Le Mag

14/02/2020

L’Hommage des artistes au paysage sonore

Auteurs et compositeurs expriment de multiples façons « le chant du monde », pour reprendre les mots de l’écrivain Jean Giono. Exemples avec un Américain, un Français et un Russe, témoins de leur temps.

« Entendre est une manière de toucher à distance, et l’intimité s’élargit au social lorsque plusieurs personnes se réunissent pour écouter ensemble. » Raymond Murray Schafer dit combien les sons nous touchent. Musicien et enseignant, connu dans le monde entier pour ses travaux d’étude des paysages sonores, il a regroupé ses connaissances dans son dernier livre, Le Paysage sonore, Le monde comme musique, paru aux éditions Wildproject en 2010.

Dans la première partie de cet ouvrage, R. Murray Shafer évoque les paysages sonores naturels. Il parle des « voix de la mer », si différentes d’une géographie à l’autre, d’un climat à l’autre. Il souligne la multiplicité des rythmes de l’océan, dont certains, biologiques, épousent ceux de l’être humain : « le rythme des vagues est celui du coeur et des poumons, le rythme des marées, celui du jour et de la nuit ». Mer et océan témoignent de la vitalité de l’eau qui « renaît en permanence » sous diverses formes physiques et sonores : « Un torrent de montage est une corde aux notes multiples qui vibrent en stéréophonie pour qui sait écouter ».

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Les voix de la mer

Ruisseau, rivière, fleuve, marre, flaque, pluie, glace, neige, vent, arbre, forêt… Tout est sonore et peut apaiser ou faire peur. C’est selon les lieux, les circonstances, les gens… R. Murray Schafer cite notamment James Fenimore Cooper, écrivain américain du 18e siècle et auteur du roman Le dernier des Mohicans : « Tous ceux qui connaissent ce bruit particulier sauront avec quelle rapidité l’oreille le saisit, et combien il est aisé de distinguer le pas qui brise la branche de chacun des autres bruits de la forêt. »

On ne craint plus aujourd’hui les « maudits Iroquois » et rares sont ceux à s’aventurer dans les forêts profondes. Le fait est, pourtant, qu’il suffit de se retrouver privé de visibilité dans un environnement inconnu pour écouter plus attentivement ce qui nous entoure. L’oreille n’est plus l’organe sensoriel dominant chez la plupart des humains, l’oeil l’a remplacée depuis longtemps, mais elle reste un moyen précieux pour reconnaître des sons familiers, ou au contraire s’alarmer d’un bruit inconnu ou inhabituel.

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L’oreille aux aguets

L’écrivain voyageur français Sylvain Tesson en témoigne à sa manière dans son essai Dans les forêts de Sibérie, pour lequel il a obtenu le Prix Médicis en 2011. « Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. Si j’avais le penchant superstitieux, j’aurais été épouvanté par ces bruits. »

Le printemps est violent dans le Grand Nord, tandis que l’hiver parait calme. Le compositeur russe Igor Stravinsky, qui s’est si bien inspiré de la nature dans son œuvre, disait ainsi aimer « Le violent printemps russe, qui semble commencer en une heure et qui fait croire au craquement de la terre entière1 ».

1Souvenirs et commentaires, Igor Stravinsky. Traduction parue chez Gallimard.